Invité au Jardin des Tilleuls dans le cadre de mon accompagnement par Glob’Action, j’y ai découvert bien plus qu’un atelier de jardinage. Ces deux visites, faites au mois de juillet, m’ont surtout permis de mesurer ce que signifie revenir progressivement vers une activité collective après une longue période d’éloignement.
Au mois de juillet, je suis allé deux fois au Jardin des Tilleuls, à Grémonville, dans le cadre de mon accompagnement par Glob’Action, un dispositif de l’association Emergence-s.
Je pourrais raconter cette expérience comme une simple découverte du maraîchage. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel.
Pour moi, ces deux journées ont surtout parlé d’adaptation, de vie sociale et de cette difficulté très concrète à retrouver une place dans un groupe lorsqu’on a été longtemps éloigné d’une activité régulière, notamment pour des raisons de santé.
Découvrir le Jardin des Tilleuls
La première fois, je n’étais pas particulièrement en forme. Je venais surtout découvrir.
Tout le monde a été accueillant avec moi. La personne de Glob’Action qui m’accompagnait a été très sympathique, comme les personnes présentes sur place. Chacun avait sa personnalité, certains étaient plus à l’aise socialement que d’autres, mais j’ai eu le sentiment que nous étions acceptés tels que nous étions.
Cela n’empêche pas les petits décalages.
Quand on connaît un lieu depuis longtemps, certaines choses deviennent tellement évidentes qu’on ne pense plus à les expliquer. On peut vous dire : « Va chercher des bâtons pour maintenir les bâches », alors que vous ne savez ni où sont les bâtons, ni lesquels vous avez le droit de prendre, ni même comment l’endroit est organisé.
Ce n’est pas un reproche. Pour les habitués, tout cela est naturel. Pour quelqu’un qui arrive, beaucoup moins.
J’ai fini par trouver ce qu’il fallait. Les morceaux de bois servaient à maintenir des bâches posées sur certaines zones afin d’étouffer les herbes avant de pouvoir retravailler la terre. C’était déjà une petite chose apprise.
On m’a également parlé de « plates-bandes ». Dans ma tête, une plate-bande était une partie du sol. Sur place, le terme désignait de grands espaces de culture aménagés. Il fallait les remplir de terre. J’ai donc pris une brouette et transporté de la terre.
Dit comme cela, rien d’extraordinaire. Mais lorsqu’on reprend une activité après une longue période d’arrêt, même les choses simples peuvent demander un temps d’adaptation.
Mon corps ne me permet pas toujours de m’accroupir ou de travailler longtemps dans certaines positions. Il faut donc trouver ce qu’on peut faire, ce qu’on peut apprendre, et accepter de ne pas forcément participer de la même manière que quelqu’un qui a l’habitude de ce type de travail.
J’ai aussi cueilli des framboises. Et lorsque d’autres participants avaient du mal à sortir des carottes d’une terre assez sèche, j’ai pu transmettre un petit truc appris ailleurs : humidifier un peu la terre pour faciliter l’arrachage.
Je n’étais donc pas seulement là pour recevoir. J’avais aussi, modestement, quelque chose à apporter.
Trouver ses repères dans un lieu déjà familier aux autres
Ce que cette première visite m’a fait comprendre, c’est qu’entrer dans un endroit nouveau demande parfois plus qu’un simple effort physique.
Il faut comprendre les mots, les habitudes, les gestes, l’organisation du lieu. Il faut aussi accepter de ne pas savoir tout de suite.
Quand on a été longtemps éloigné d’une activité collective, il ne s’agit pas seulement de « refaire quelque chose ». Il faut aussi retrouver une manière d’être avec les autres, de poser des questions, de comprendre ce qu’on attend de vous et de trouver peu à peu sa place.
Le Jardin des Tilleuls a été pour moi un petit terrain d’apprentissage, pas seulement pour le jardinage, mais pour cette remise en mouvement plus générale.
Le café, les échanges et le plaisir d’être dehors
L’un de mes meilleurs souvenirs de cette première journée n’a pourtant rien à voir avec les légumes.
Nous avons simplement bu un café ensemble.
Nous étions dehors, dans le jardin, avec les champs autour, les serres et cette impression d’espace que l’on ne retrouve pas toujours en ville.
Ce café m’a fait du bien.
Lorsqu’on a connu une période d’éloignement de la vie sociale, on redécouvre parfois la valeur de choses extrêmement simples : s’asseoir avec quelques personnes, discuter, boire quelque chose ensemble et ne rien avoir de particulier à prouver.
À cette période, plusieurs choses allaient dans le bon sens pour moi. J’avais repris une vraie activité physique, je sortais davantage, je faisais plus attention à mon alimentation et j’avais fortement réduit le sucre. J’étais dans une dynamique assez intense de reprise en main de mon quotidien.
Cette journée au jardin est arrivée au milieu de tout cela.
Je crois que c’est aussi pour cette raison que j’ai ressenti autant de joie. Le jardin n’était pas responsable à lui seul de cet état d’esprit, mais il venait s’inscrire dans un moment où j’avais le sentiment de recommencer à vivre plus pleinement.
Des légumes ramenés à la maison, et des souvenirs qui reviennent
Je suis également reparti avec quelques légumes.
Il y avait notamment des artichauts.
Je ne savais pas vraiment comment les préparer. J’ai regardé rapidement comment faire, je les ai cuisinés puis je les ai partagés avec mon voisin.
Et ces artichauts ont réveillé un souvenir.
Il y a quelques années, j’étais au restaurant avec mon père. Il avait commandé deux artichauts en entrée et voulait que j’en prenne un avec lui.
À l’époque, cela m’avait presque amusé. Nous étions dans un bon restaurant et, quitte à en profiter, j’aurais volontiers choisi quelque chose de plus sophistiqué qu’un artichaut.
Avec le recul, je comprends mieux.
Ce qui comptait probablement pour lui n’était pas le prestige de l’entrée. C’était de partager quelque chose ensemble, feuille après feuille, tranquillement.
Lorsque j’ai mangé ceux du Jardin des Tilleuls, ce souvenir est revenu.
Je ne veux pas lui faire dire aujourd’hui ce qu’il pensait exactement à l’époque. Mais j’aime l’idée que certains aliments sont aussi des prétextes à partager un moment.
J’ai également récupéré une très grosse courgette qui a terminé en gratin. Et là encore, quelque chose qui avait poussé dans le jardin continuait simplement son chemin dans une cuisine.
Une deuxième visite plus difficile
Ma deuxième visite a été très différente.
La nuit précédente, je n’avais presque pas dormi. J’avais trop d’idées en tête et mon cerveau avait visiblement décidé qu’il n’était pas l’heure de fermer boutique.
J’avais cependant donné ma parole que je viendrais.
Alors j’y suis allé.
Avec le recul, ce n’était probablement pas la meilleure décision.
Les personnes présentes ont été gentilles avec moi. Le problème n’était pas leur attitude. Le problème était que je n’avais pas les ressources physiques et mentales nécessaires pour vivre correctement la journée.
Même ramasser des haricots ou participer à des tâches simples me paraissait difficile.
Et lorsque je commence à avoir le sentiment de ne pas être utile, quelque chose se referme assez vite chez moi.
Si les autres ne viennent pas spontanément vers moi, j’ai parfois beaucoup de mal à faire le premier pas. Plus je me sens en retrait, moins j’ose aller vers les autres. Et plus cela dure, plus l’envie de partir devient forte.
Ce jour-là, j’ai ressenti très clairement ce mécanisme.
Je ne souhaite pas en faire une pathologie ni poser une étiquette dessus. C’est simplement une réaction que j’observe chez moi : lorsque je suis fatigué, que je me sens peu capable de participer et que les échanges se font moins naturellement, je peux très vite me sentir totalement à côté du groupe.
À ce moment-là, je préférerais presque être n’importe où ailleurs.
Cette seconde journée n’a donc pas été un échec du Jardin des Tilleuls. Elle m’a plutôt appris quelque chose sur mes propres limites.
J’avais également oublié de prendre suffisamment d’eau. Cela paraît banal, mais quand on passe du temps dehors et que l’on est déjà fatigué, ce genre de détail compte.
Ce que cette expérience m’a appris
Je garde donc une impression contrastée de ces deux visites.
La première m’a apporté beaucoup de plaisir : le jardin, l’extérieur, quelques gestes appris, des framboises dégustées sur place, des légumes ramenés à la maison et surtout un moment de vie collective très simple.
La seconde m’a rappelé qu’avoir envie de reprendre des activités ne signifie pas que toutes les difficultés ont disparu.
Je ne manque pas d’envie. J’aimerais pouvoir m’adapter facilement, participer davantage et faire beaucoup de choses.
Mais entre l’envie et la réalité, il reste parfois des contraintes physiques, de la fatigue et cette difficulté à retrouver naturellement sa place dans une structure collective.
C’est aussi cela, reprendre une activité après des années plus compliquées.
La prochaine fois, si j’en ai l’occasion, j’essaierai surtout d’y aller dans de meilleures conditions : reposé, correctement hydraté et sans me demander d’en faire plus que ce que je peux réellement faire.
Car malgré les difficultés de la deuxième journée, je n’ai pas envie de retenir cela comme une mauvaise expérience.
Au contraire.
J’ai envie d’apprendre à mieux profiter de ce genre de moments.
Et peut-être qu’avant de savoir parfaitement cultiver un jardin, il faut parfois commencer par retrouver tranquillement sa place au milieu des autres.




